Le blog de Philippe Liria

Auteur, formateur, consultant et éditeur de français langue étrangère (FLE)

Sortons la langue de son carcan grammatical !*

Posted by Philippe Liria sur 02/01/2010

Une langue éloignée de la réalité et des besoins

Si on demande aux enseignants de français ce que signifie pour eux l’apprentissage de cette langue, on constate dans leurs réponses, dominent celles qui l’associe à la culture, à la littérature et dans une moindre mesure à la possibilité de voyager en France ou dans un pays francophone. Moins encore de s’y installer, d’y travailler ou, à défaut, de l’apprendre pour en faire une langue de travail dans un monde d’échanges internationaux où l’anglais, indispensable, est loin de suffire pour être compétent non seulement sur le plan linguistique mais aussi socioculturel. Si on pose cette même question à des apprenants, la perception varie bien entendu avant tout selon leur projet personnel d’études. Pour les collégiens et lycéens qui ont encore accès à des cours de français dans leur établissement, cet apprentissage est souvent subi, s’agissant pour la plupart du temps, d’une matière obligatoire et surtout en déconnexion complète avec le monde qui les attend.

En fait, la langue enseignée en classe reste trop souvent éloignée des centres d’intérêt actuels ou à venir des apprenants et trop souvent ancrée dans un idéal peu réaliste des enseignants ou des programmes qu’eux-mêmes subissent. Dans la classe de français, et malgré l’introduction de projets ou des nouvelles technologies, la centration sur la langue reste prédominante. Les autres moments de la classe sont secondaires et, dans certains cas, ne sont même pas évalués. Ce qui importe encore trop souvent est la connaissance grammaticale. C’est d’ailleurs l’impression qu’ont les apprenants qui associent souvent le français à des règles de grammaire et à leur bonne application.

Une langue qui n’est que grammaire, est-elle encore une langue vivante ?

Nécessaire, la grammaire doit bien entendu être présente dans la classe et contrairement à une idée reçue, les nouvelles tendances didactiques liées à la mise en place du Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) et en particulier de l’approche (ou perspective) actionnelle ne la mettent pas de côté, au contraire. Par contre, il est légitime de s’interroger sur la place qu’occupe la grammaire dans notre enseignement. En effet, une langue sans grammaire n’est certainement pas une langue mais une langue qui n’est que grammaire, est-elle encore une langue vivante ?

Or, on sent bien que pour certains (encore très nombreux), le français se résume en une série d’activités grammaticales qu’on fait plus ou moins bien et dont le résultat permet de situer le niveau de langue. Ces activités sont souvent peu motivantes et on les réalise sans vraiment s’interroger sur leur sens, mais on s’en contente. Inutile de dire que les déceptions de l’apprenant sont à la hauteur de ses résultats quand celui-ci entre en contact avec des francophones de langue maternelle.

Passer des plots

Comment faire alors pour que la grammaire soit présente dans nos cours sans perdre de vue les véritables objectifs de l’apprentissage d’une langue ?

À ce stade, ouvrons une parenthèse et parlons de sport, de football plus précisément. Imaginons un seul instant des footballeurs arrivant sur le stade un samedi soir en ayant reçu pour seule et unique préparation, celle de passer des plots en zigzag pendant leurs journées d’entraînement. Indépendamment du résultat final du match – certainement peu favorable à cette équipe -,  il est évident que ces joueurs ne seraient jamais prêts ou compétents pour affronter la réalité du match. Préparer un match demande bien plus que des séances d’exercices de plots. Il faut créer un esprit d’équipe, mettre en place des stratégies, reproduire des situations réelles de match, etc. dans un but : celui d’être véritablement efficaces le jour J. C’est la motivation des joueurs. Et c’est cette motivation qui va aussi permettre à l’entraîneur de justifier des moments d’exercices tel que passer des plots en zigzag. Une activité guère amusante mais qui, en s’inscrivant dans un cadre plus vaste – celui de gagner un match – se verra justifiée et nécessaire.

Sens et contexte

Si nous revenons à notre grammaire, nous voyons bien que, dans l’apprentissage d’une langue, elle a sa place, celle des plots, mais que l’apprenant ne comprendra sa fonction que s’il sait pourquoi il le fait et surtout où il doit aller, quelle est sa mission ou sa tâche.

Les activités grammaticales ne peuvent être une simple pratique de structures sans interaction ni défi. En résumé, nous pourrions dire que les activités grammaticales doivent :

–       permettre de fixer des structures en contexte ;

–       se centrer sur la forme certes, mais sans perdre de vue le sens ;

–       créer un lien de communication ;

–       établir une certaine interaction lors de la mise en commun

Une grammaire qui suivrait ces points serait certainement plus motivante pour les apprenants.

Une grammaire-outil versus une grammaire-carcan

Évidemment, se pose un autre problème : l’incompatibilité des programmes dominants encore marqués par la tradition et les croyances d’apprentissage et les objectifs du CECRL. Dans l’absolu, l’apprentissage d’une langue ne devrait pas passer par une progression grammaticale mais tout d’abord par les objectifs de compétences de communication fixés. Or ces objectifs peuvent faire apparaître des points de grammaire qu’on considère traditionnellement peu adaptés au niveau. Mais s’agit-il d’une réalité ou d’une simple croyance liée à une pratique ancrée dans la tradition ? La grammaire, en tant qu’outil langagier pour aider à être compétent, devrait donc répondre aux besoins de l’apprenant. Actuellement, c’est trop souvent l’inverse qui se passe : on demande à l’apprenant de se plier à la progression grammaticale soi-disant nécessaire pour atteindre un niveau. On peut regretter, à ce sujet, le risque de détournement du CECRL contenu dans les référentiels de français puisque ceux-ci marquent des points de grammaire à connaître selon le niveau alors que ceux-ci devraient varier selon le profil de l’apprenant.

Quoiqu’il en soit, nous ne devrions jamais perdre de vue que, dans ce monde où les échanges internationaux dominent, où d’un simple clic nous pouvons lire, écouter ou voir des documents dans n’importe quelle langue, il nous appartient de savoir faire du français une véritable langue vivante dans laquelle on vit, on travaille, on s’amuse et on rit. Rien ne sert de pleurer sur son sort si nous ne nous fixons pas cet objectif. C’est ce qui la rendra motivante et c’est qui motivera nos apprenants. N’en déplaise aux tenants des « ne », l’enfermer dans un carcan grammatical, c’est la vouer à une mort certaine.

Philippe Liria 02/01/2010

*Cet article sera prochainement publié dans le bulletin de l’Association Portugaise des Professeurs de Français. Il reprend les principales lignes abordées lors de l’atelier que son auteur a animé pendant le congrès annuel de l’APPF en novembre 2009.

Tous droits réservés

Notes : Vous pouvez trouver des exemples d’activités grammaticales où forme et sens sont un tout dans le Cahier d’exercices de Version Originale ou dans les Cahiers de grammaire A1 ou Cahiers de grammaire A2.

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3 Réponses to “Sortons la langue de son carcan grammatical !*”

  1. muller said

    Bravo ! Vous êtes sur le droit chemin , celui de la langue en vie et votre texte est courageux car il va froisser ceux qui se saisissent de l’apprentissage de la grammaire comme d’un bâton !
    Que soit par facilité , par adaptation à un modèle en vigueur , ou pire , par dogmatisme , ceux qui pratiquent ainsi mettent les apprenants « sous le joug »,
    de même qu’ils dégouttent de l’apprentissage de nombreux postulants à l’enseignement du français , dont je fais partie .
    Je suivrais donc avec intéret votre débat .
    Muller Christian

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  2. Paz Rosillo said

    Toutes mes félicitations pour ton blog!

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  3. Wettstein Catherine said

    Merci pour cet article !
    Selon mon expérience professionnelle, les apprenants ont de meilleures chances de trouver du plaisir à pratiquer la langue française – et donc de progresser plus rapidement dans l’acquisition de « savoir-faire » et « savoir-être » – lorsque les stratégies et méthodes d’apprentissage utilisées en cours répondent à des besoins réels et immédiats de communication survenant dans leur vie quotidienne.
    Ceci sous-entend cependant que la progression grammaticale ne correspond effectivement pas forcément à celle proposée dans beaucoup de manuels d’apprentissage!

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