Le blog de Philippe Liria

Auteur, formateur, consultant et éditeur de français langue étrangère (FLE)

20 ans de loi Toubon… Pour quoi faire ?

Posted by Philippe Liria sur 02/11/2014

france_5Si vous avez moins de 20 ans d’enseignement du FLE, vous n’avez pas vécu le débat autour ce qui allait devenir la loi Toubon. Rassurez-vous, vous n’avez certainement pas raté un grand moment de l’Histoire mais comme on en a beaucoup parlé en octobre, regardez un peu ce qu’on en disait en 1994 sur le JT de 20 heures de Paul Amar. Le débat était vif à l’époque.
Pour celles et ceux qui étaient déjà en train de se battre dans leur salle de classe, non pas pour un TNI ou un accès Internet, mais pour remplacer les vieux lecteurs de cassettes par des lecteurs de CD, vous conviendrez que cette loi n’a pas vraiment eu d’effets sur votre combat pour améliorer vos conditions d’enseignement et vous avez certainement du mal à trouver dans votre mémoire en quoi cette loi a servi le combat pour la présence de notre langue à l’étranger. Des moyens pourtant, il y en a eu et il y en a mais pas pour vous. Ces moyens servent surtout à mettre des astérisques aux publicités de France. C’est ce qu’on appelle de la résistance !
Enfin bref… on a donc fêté les 20 ans de cette loi que TV5 Monde n’a pas hésité à associer à l’arme de la Résistance contre… Contre qui d’ailleurs ? Il parait que contre personne et surtout pas pour « bouter » une quiconque autre langue (Albion peut continuer à dormir sur ses deux oreilles). D’ailleurs, si cela avait marché, ça se saurait ! Apparemment, la loi n’a pas freiné l’entrée en masse des anglicismes. Donc, comme le fait remarquer le sociologue Vincent Dubois, les effets, à ce stade, ont été plus que limités. Mais avant de continuer, écoutez la présentation de la loi qu’en fait notre cher professeur Cerquiglini, interviewé par Yvan Amar dans La danse des mots et consultez l’infographie (téléchargeable : 20141006_Infographie-20ans-loi-langue-francaise) qui rappelle les grandes lignes de la loi. infographie_20_ans
Et je dois vous avouer que cette lutte contre les anglicismes, cette chasse au texte en anglais ou dans une autre langue et placer un astérisque pour indiquer que tout est traduit en bas de page, en tout tout petit, eh bien elle fatigue. Quel gaspillage d’énergie et surtout d’argent alors que, dans le même temps, on n’en a pas dans les ministères pour se mettre à la hauteur des Instituts Goethe ou Confucius pour mener des politiques efficaces de diffusion, de promotion et d’enseignement de la langue française. Crédits et subventions sont donnés au compte-gouttes.
Certes, je suis ravi d’entendre la ministre de la Culture et de la Communication (à l’époque de Toubon, on parlait de Francophonie), Mme Fleur Pellerin, parler du réseau des Alliances françaises (elle a oublié les Instituts français mais ce n’est qu’un détail) à cette occasion. Je ne sais pas si c’est parce qu’elle le connait vraiment ou si quelqu’un le lui a soufflé – à moins qu’elle l’ait lu quelque part, pas dans un livre bien sûr, ailleurs. Qui sait peut-être une pub de l’AFPFIF dans le métro…- Mais j’y mets un bémol : certes elle a bien dit que ce réseau fait partie des « formidables instruments de rayonnement » mais seulement « culturel ». Et je ne suis pas d’accord : si nous voulons que le français soit perçu comme une langue utile, si nous voulons que les ministères de l’Education des pays non-francophones révisent leurs décisions sur la place du français dans leur pays, nous devons aller au-delà du discours culturel et montrer que le français peut aussi être une langue pour faire de la recherche, pour faire de l’économie et au plus haut niveau (un prix Nobel mais aussi les théories de Thomas Piketty sont ici pour le rappeler), pour travailler dans l’industrie… Et tout ça, sans remettre en cause la place du culturel qui est bien évidemment un secteur dynamique et donne certainement une plus-value à notre langue. Les initiatives ne manquent pas dans le monde mais il faut bien l’avouer, souvent existe cette impression de lutter contre des moulins à vent. Des propositions concrètes ont d’ailleurs été faites comme celle du député Pouria Amirshahi (dommage qu’elles aient eu moins d’écho que cette commémoration des 20 ans de la loi Toubon) et qui prétendent la création d’un vrai espace francophone, un espace qui se donnerait véritablement les moyens d’exister.

Pouria Amirshahi, député auteur du rapport "Francophones de tous les pays, unissez-vous !"

Pouria Amirshahi, député auteur du rapport « Francophones de tousl les pays, unissez-vous ! »

Un regret : je n’ai rien lu dans sa proposition sur la place de l’enseignement du français et du statut des enseignants FLE mais j’espère qu’il y en aura une aussi. Car n’oublions pas qu’au quotidien, ce sont eux qui portent la Francophonie dans toute sa dimension. Voilà bientôt un an que son rapport a été présenté (janvier 2014) et on ne voit rien venir… Encore un projet mort-né ?
Comment voulez-vous qu’un ministère de l’Education étranger ait envie de remettre le français dans les programmes quand il voit l’attitude frileuse de la France vis-à-vis de sa propre langue ? Pas au Palais du Luxembourg bien sûr mais dans les salles de classe de Santiago, de Naples, de Kuala Lumpur, etc. On va me dire qu’au niveau universitaire, il y a des choses qui sont faites. Je sais mais en ce moment, alors que la France pense que c’est à l’université qu’on mise sur les universitaires d’autres institutions d’Outre-Rhin ou de Chine, par exemple, se chargent d’ouvrir des cours d’allemand ou de chinois dans le secondaire. Heureusement qu’au niveau local, des acteurs se battent mais pas pour résister contre ces initiatives mais contre leur propre ministère français qui ne leur donne pas les moyens d’agir ! Dernièrement, dans certains pays, on a l’impression que les choses bougent dans des niveaux non-universitaires : les DELF Prim et junior (parfois scolaire) ont l’air d’être des facteurs de motivation et peut-être, même modestement, de relance de l’apprentissage du français. C’est bon signe mais cela est encore trop peu.
En fait, une fois de plus, comme je l’ai souvent dénoncé depuis cet espace, un fossé trop grand existe entre, d’un côté, les discours officiels sur ce qui est fait ou devrait être fait pour le français et de l’autre, l’enseignement du français dans sa réalité au quotidien à l’étranger. L’on assiste au désarroi des différents acteurs qui sont sur le terrain, à commencer par les profs de FLE, qui voient leurs moyens réduits au stricte minimum et je ne parle même pas de leurs revenus – une honte ! -. Alors beaucoup se lassent de se battre pour… Pour quoi d’ailleurs ? Alors vous savez, la loi Toubon et ses 20 ans d’astérisques et autre ineptie du genre, on n’en a pas grand-chose à faire !
La langue française existera non pas à travers de pseudo actes de résistance contre la perfide langue d’Albion mais parce que nous saurons lui donner du sens depuis la Francophonie et que nos institutions saurons soutenir celles et ceux qui se battent sur le terrain pour que notre langue soit apprise car perçue comme une langue vivante, d’action ; une langue qui permet de parler des affaires et d’en faire ; une langue pour communiquer, échanger, rire ensemble… et pas simplement une langue de salon… parisien ! Et au passage, si la langue est perçue comme moderne et « vendeuse », les publicitaires seront les premiers à l’utiliser en gros sur leurs affiches et non cachée, en tout petit, derrière un astérisque.

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