Le blog de Philippe Liria

Auteur, formateur, consultant et éditeur de français langue étrangère (FLE)

Papier vs Tablettes, un faux combat

Posted by Philippe Liria sur 22/02/2015

casatiLe samedi matin, j’adore mettre de côté tablette et smartphone pour m’installer à la terrasse d’un café pour profiter d’un bon petit déjeuner et d’un journal, un « vrai », en papier… Un journal qui se froisse quand on en tourne les pages et qui vous laisse des marques d’encre noire sur le bout des doigts. Et c’est justement en lisant La Vanguardia de ce samedi 21 février que je suis tombé sur l’édito de Màrius Carol au sujet de la sortie en espagnol de Contre le colonialisme numérique (manifeste pour continuer à lire), un ouvrage du philosophe et penseur italien, Roberto Casati, publié en français chez Albin Michel il y a déjà deux ans (deux ans plus tard pour le lire en espagnol, ça fait quand même beaucoup !!!).
Non, je n’ai pas soudainement changé d’avis sur le numérique. Aucunement l’intention de me désintoxiquer, je ne compte pas me passer de ma tablette. Pourtant, je crois qu’il n’est pas inutile de savoir faire une pause et réfléchir sur les usages que nous faisons de cette technologie que nous donne accès au monde du bout des doigts… à condition d’être « compétent numérique ». Poser un regard critique sur la numérisation de notre société, et plus encore dans le monde éducatif est primordial pour que l’innovation technologique ne soit pas subie par les citoyens d’aujourd’hui et surtout de demain. C’est bien à l’école de jouer un rôle pour que la technologie ne prenne pas le pas sur la pédagogie. Mais une fois ce regard critique posé, je crois que nous ne devons pas non plus passer notre temps à passer en revue les avantages du papier sur le numérique comme semblerait le faire Casati en définissant « le livre papier comme le format cognitif parfait » alors que le numérique favoriserait le survol, le zapping comme si le numérique devait être synonyme de superficiel.
Certes, le papier a contribué depuis ces cinq derniers siècles à la diffusion des savoirs et des idées et donc de la démocratie mais si nous disposons aujourd’hui d’un meilleur support pour en permettre une plus grande diffusion encore, nous ne devons pas le freiner. Ce n’est pas demain la veille que nous verrons mourir le support papier mais ce n’est pas non plus en se lamentant face à cette « invasion » numérique que nous contribuerons à en faire un meilleur usage ou rendre nos élèves plus compétents. Nous pouvons regretter qu’ils préfèrent chercher les mots sur leur smartphone plutôt que dans un dictionnaire papier mais ce qui est réellement important, c’est qu’ils sachent chercher les mots et trouver réponse à leurs questions. A nous de les aider à bien choisir parmi les dictionnaires en ligne celui qui convient le mieux à leurs besoins. Pour cela, il faut développer une capacité critique pour évaluer les sites ou les applications. Et c’est le rôle de l’enseignant que guider l’apprenant dans ce qui pourrait ressembler à une jungle numérique.
Opposer le papier au numérique est donc un faux combat. Personne n’a besoin de dire aux tenants du numériques que leur tablette peut se décharger. Ils le savent. La quid de la question repose plutôt sur l’accès à la technologie (il faut éviter la fracture socio-technologique) et son usage (il faut former enseignants et apprenants). Pour l’instant, et en attendant que tout le monde dispose facilement d’un accès à l’outil numérique et de la formation adéquate pour être compétent dans son maniement, nous devons plutôt privilégier une pratique hybride où papier et numérique sont complémentaires.
Casati est particulièrement critique vis à vis des tablettes. Fin 2013, j’avais déjà évoqué le rapport de Thierry Karsenty sur les risques d’un mauvais usage de celles-ci en classe si l’on ne formait pas les enseignants et les élèves à ces nouveaux outils de façon à ce que la technologie ne prenne pas le dessus sur la pédagogie (à lire : Lecture d’été : (mieux) intégrer les technologies en classe de FLE… Quelques pistes pour enseignants et apprenants ). Je crois que les exemples ne manquent pas depuis pour justement intégrer intelligemment l’innovation technologique en classe comme nous l’avons vu récemment grâce à des initiatives comme celle du Printemps numérique qui s’est tenu à Istanbul les 13 et 14 février à l’initiative de Marc Oddou.
Casati n’est peut-être pas un technophobe mais prétend plutôt tirer la sonnette d’alarme : nous nous laisserions envahir par le numérique sans même nous poser de questions sur ce qu’il nous apporte. Pour lui, le tout-numérique met en danger notre capacité à savoir lire et donc apprendre. Pourtant ne nous trompons pas de combat, or nous le ferions en voulant opposer la « vraie lecture » que serait celle que l’on fait sur le papier d’une « lecture superficielle » qui serait celle qu’on fait sur un écran. Pour Casati, le livre continue à être le support privilégié des apprentissages car il permettrait, grâce à son design, une véritable « lecture approfondie ». L’absence d’études sur le long terme ne nous permet pas vraiment de savoir si cette perception du numérique selon Casati s’avère exacte. Mais que faire ? Ignorer l’innovation technologique dans son usage éducatif ? Je ne crois pas. Nous devons en revanche ne pas nier qu’il n’y a pas que des avantages et ne surtout pas perdre de vue que la vraie question est celle de l’apprentissage et là, je rejoins Casati quand il écrit qu' »accéder à l’information, n’est pas encore lire, lire n’est pas encore comprendre et comprendre n’est pas encore apprendre » mais si cet apprentissage peut être plus accessible du bout du pouce comme dans le conte de Michel Serre, eh bien pourquoi pas ? Après tout, n’est-ce pas ce que nous cherchions : dépasser le stade de l’élève passif pour le rendre véritablement actif ? La technologie nous permet d’avoir des élèves acteurs de leur propre apprentissage. C’est un atout dont il faut profiter. petite-poucette

Pour en savoir plus…

Roberto CASATI, Contre le colonialisme numérique (manifeste pour continuer à lire), Paris, Albin Michel, 2013, 200p.

Une partie des références à l’ouvrage de Roberto Casati sont tirées du compte rendu en ligne publié par P. Mériaux

Michel SERRE, Petite Poucette, Editions Le Pommier

Présentation vidéo de la Petite Poucette

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