Le blog de Philippe Liria

Auteur, formateur, consultant et éditeur de français langue étrangère (FLE)

Changer oui, mais quoi ?

Posted by Philippe Liria sur 06/05/2015

ecolexxiDans un récent article publié sur revue-projet.com, Marcel Lebrun a bien raison de nous rappeler que ce n’est pas parce qu’il y a révolution technologique que nous allons vivre une révolution pédagogique. Les miracles n’existent pas ! Ce rappel, il le fait dans le cadre d’un débat sur le numérique à l’école où différents spécialistes interviennent pour essayer d’apporter des éléments de réflexion sur la question. Je vais me centrer ici sur la classe inversée mais c’est l’ensemble des articles produits à l’occasion de ce débat qu’il faut lire et qui doivent nous faire réfléchir à ce que signifie l’irruption du numérique dans l’enseignement/apprentissage. Avec une mise en garde : cette réflexion n’a rien à voir avec l’avis sur le numérique que peut avoir chacun. Peu importe qu’on aime ou pas ! Les questions qui se posent et s’imposent par rapport à la classe, dont celle de langue (en l’occurrence de FLE), sont inévitables. On ne peut l’ignorer. On ne peut faire cours comme si nous ne voulions pas savoir que nos élèves, même les adultes, ont de nouveaux outils d’accès au savoir et d’échanges entre les mains.
Apprendre à les intégrer ne signifie pas non plus plonger dedans les yeux fermés ! C’est pourtant l’impression qu’on a parfois. On se souvient il y a quelques années de l’engouement pour les TNI. Tout le monde en voulait un dans sa classe. Des enveloppes budgétaires ont été mises à la disposition de nombreux établissements dans le monde entier pour se doter de ces (merveilleux?) tableaux interactifs. On avait juste oublié d’accompagner cet achat – qui a rapporté (et très gros) aux fabricants – de la formation adéquate, pas seulement technique, mais SURTOUT pédagogique ! C’est sans doute un des aspects de l’industrialisation ou pire encore de la marchandisation de l’éducation que pointe du doigt Pierre Moeglin dans un excellent article où il dénonce que « plan après plan, le numérique à l’école commet les mêmes erreurs. Malgré tous les avertissements. En toile de fond, une tentative d’OPA de l’approche productiviste en éducation aux dépens de l’approche culturelle. Derrière la difficile quête d’un successeur au bon vieux manuel scolaire, ce sont bien les fondamentaux de l’école qui sont en jeu. » même si je nuancerais l’accusation qu’il lance contre les éditeurs, du moins dans le secteur du FLE tout en étant bien d’accord que nous ne pouvons pas nous contenter des modèles numérisés actuels et devons nous interroger sur ces plateformes et autres modèles d’e-éducation dont il parle dans un encadré (lecture indispensable) du même article.

Mais revenons à nos moutons… Oui, comme l’écrit Marcel Lebrun, c’est bien « le facteur humain qui a été négligé, plus que la formation technique des étudiants et des enseignants : l’apprentissage à l’ère numérique n’est pas seulement une affaire d’infrastructures, d’outils et de ressources, de méthodes et d’usages, c’est surtout une affaire de mentalité, d’état d’esprit et de culture. » Si nous ne le comprenons pas, la nouvelle génération de jeunes adultes, cette Génération Z, nous le fera comprendre peut-être malgré nous : elle a déjà – nous ne parlons plus au futur – de nouvelles habitudes d’apprentissage qui vont obliger ceux qui sont encore dans une dynamique de classe magistrale à en changer. Pour cette génération, une grande partie de l’apprentissage se produit en dehors de la salle de classe comme le fait remarquer Anne Boysen sur le blog d’After The Millennials : « Cette génération utilise Youtube de façon périodique pour faire ses devoirs, ce qui indique qu’elle veut un plus grand degré de personnalisation dans l’éducation. Si l’approche du professeur ne lui plait pas ou elle ne la comprend pas, elle cherchera quelqu’un en ligne qui le lui expliquera mieux« .
C’est ce qui doit nous inciter à déplacer le curseur de l’éducation de l’enseignement vers l’apprentissage et à nous intéresser de plus près à son fonctionnement. Une évidence peut-être mais qui ne va pas de soi. On sait qu’un fossé existe entre les ressources didactiques à disposition des professionnels et celles qui fournissent des stratégies de classe pour améliorer l’apprentissage et surtout l’adapter au monde d’aujourd’hui.

Motivation, créativité, dynamique de classe… Bref, repensons la classe !

C’est s’intéresser à la motivation ; c’est favoriser la créativité ou encore développer la pédagogie différenciée pour ne citer que quelques exemples. Et c’est aussi changer la dynamique de la classe, la repenser et c’est ce que nous trouvons dans l’idée de « pédagogie inversée », une démarche qui n’est pas nouvelle en soi mais qui prend encore plus de sens à l’ère numérique dans laquelle nous nous trouvons. Pour être encore plus pratique, j’y ajouterais cette petite vidéo de Nasrdine Khaddouri et Damien Frelat qui propose une synthèse plutôt de la pédagogie inversée.
Ce n’est pas simplement changer le lieu de la réalisation de certaines activités, c’est aussi et surtout changer la perspective d’enseignement et d’apprentissage. Il s’agit de ne plus travailler dans une perspective de transmission de savoir mais d’assurer que nos élèves sauront mobiliser leurs compétences dans un objectif défini. Bref, il faut s’assurer que les élèves soient vraiment compétents dans la matière enseignée. Objectif logique de tout enseignement, non ? Nous savons tous pourtant que trop souvent, ce qu’on attend vraiment de l’apprenant, c’est d’être capable de montrer qu’il sait redire ce que l’enseignant a dit, qu’il soit un bon perroquet. Certes c’est plus facile à vérifier ou évaluer que de lui demander de faire quelque chose qui, pour fonctionner, demandera de mobiliser des compétences acquises grâce à un travail de construction de l’apprentissage. Et si possible, pas seulement mais en mobilisant des compétences de savoir-être car nous devons collaborer avec l’autre pour obtenir un résultat. Mais finalement, n’est-ce pas tout simplement le reflet de notre monde en réseau que nous construisons/tissons nous-mêmes ?

Vous avez dit changement ?

Facile à dire mais pas si simple à mettre en place. C’est vrai. Je me souviens d’une blague qui circulait sur les réseaux il y a quelques mois : un homme demandait au public présent s’il était pour le changement et tout le monde levait la main ; puis il demandait qui était prêt à changer et là, plus personne ne levait le bras. Et s’agissant du FLE pour adultes (sauf certainement cette fameuse Génération Z), il s’agit même souvent d’un défi qui oblige aussi à se poser des questions sur la validité même des changements qu’on veut introduire, voire imposer. Nous voulons changer des habitudes d’apprentissage, je dirais même des croyances sur celui-ci. Les apprenants adultes et qui ne suivent parfois pas d’autres cours que celui de l’Alliance ou de l’Institut, ne comprennent pas toujours. Ils arrivent avec une idée préconçue qu’apprendre le français, c’est surtout faire de la grammaire et faire beaucoup d’exercices grammaticaux. Alors quand ils voient que leur enseignant leur fait faire des activités différentes, mettant en avant un ensemble de compétences où les outils langagiers ne sont plus l’axe autour duquel tourne la classe, que se passe-t-il ? Eh bien, c’est simple : l’apprenant se plaint et ne comprend pas ! Alors il se met à réclamer des listes de verbes, des exercices, etc. Comme si leur motivation passait non pas par tout ce qu’on cherche à favoriser dans le cadre d’un apprentissage d’une langue au XXIè siècle mais restait ancrée dans une perception de la classe de langue comme on l’entendait il y a cent ans ! Quelle contradiction ! Et c’est pourtant ce qu’on nous fait souvent ressentir quand nous rencontrons les enseignants de français qui nous décrivent leur bataille au quotidien.ecolexix

Changement… en commençant par la formation des enseignants !

Certes le discours pédagogique de l’institution ne laisse pas la place au moindre doute : on doit faire entrer dans la classe l’innovation technologique mais aussi pédagogique. Et c’est là où la formation manque ! Nous mettons entre les mains des enseignants des outils qui permettent d’accompagner le changement mais (presque) rien n’est fait pour les accompagner, eux, dans la mise en place concrète, pratique, de ce changement. Ils se retrouvent donc souvent démunis face à des apprenants qui ne comprennent pas pourquoi leur professeur leur demande d’élaborer des projets ou des tâches, de co-construire les règles de grammaire, de jouer… Parler de motivation des apprenants, c’est bien mais comment les motiver si les enseignants ne le sont pas car ils sentent bien qu’ils ne sont pas prêts ni préparés à introduire cette révolution dans leur classe ? Changer les habitudes d’apprentissage des élèves n’est pas simple comme on le sait, mais si les enseignants ne reçoivent pas la formation pour faciliter ce changement, la partie est perdue d’avance. C’est l’affaire de tous ! Et dans l’établissement, le changement doit passer par un projet global d’innovation pédagogique. Il ne peut en aucun cas dépendre de la volonté ou de la motivation de quelques enseignants, même si ceux-ci seront certainement d’excellents relais et moins encore d’une imposition venue du haut sans s’en donner véritablement les moyens.
Si ces conditions sont réunies, nous pouvons alors envisager la mise en place d’une pédagogie différente pour un apprentissage en accord avec notre temps. Nous devons vraiment faire que la classe change comme l’ont fait presque tous les autres espaces de notre entourage le plus immédiat. Sans être la seule réponse possible, la pédagogie inversée est certainement l’une des plus intéressantes actuellement car, comme le dit Marcel Lebrun, elle « est au confluent de trois courants : les approches par compétences, les méthodes actives et un usage « à valeur ajoutée » des technologies de l’information et de la communication considérées à la fois comme outils et comme ressources. »

Des changements pour mieux gérer (le temps de) la classe

classescienceConcrètement dans la classe de FLE, cette pédagogie doit nous permettre de laisser plus de temps à faire des choses dans la langue. On entend encore trop souvent qu’il n’y a pas le temps à réaliser les projets ou tâches proposés en fin d’unité de la plupart des manuels de FLE de ces dernières années. Quelle absurdité ! Et quelle incohérence ! Or, si nous arrivons à gérer différemment ce que nous faisons en classe et ce que nous faisons hors-classe, nous trouverons certainement le temps nécessaire pour que ne passe pas à la trappe ce qui est justement l’objectif ou la motivation de tout ce qui aura été demandé aux apprenants en amont. C’est plus de temps pour mettre en place des activités collaboratives. Si nous voulons que la technologie entre en classe, c’est pour favoriser l’apprentissage. Pourquoi expliquer une règle de grammaire en classe par exemple alors qu’on pourrait la mettre en ligne sous forme de capsule grammaticale à visionner en dehors de la classe (les plus jeunes apprenants savent le faire sans problème). Bien évidemment, cela nécessite de mobiliser de nouveaux savoirs-faire de la part des enseignants comme l’édition de capsules vidéos. Fastidieux si on travaille seul mais ne parle-t-on pas de favoriser le travail collaboratif ? Une nécessité pas seulement entre apprenants mais aussi entre enseignants pour construire ces nouveaux outils qui doivent accompagner ces nouveaux paradigmes de l’apprentissage. Et puis, on peut aussi demander aux élèves de créer leurs propres capsules de français à mettre en ligne. Une façon d’être à la fois créatif, de faire de la grammaire ou du lexique par exemple, de produire en français tout en joignant la technologie… N’est-ce pas plus motivant ?

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