Le blog de Philippe Liria

Auteur, formateur, consultant et éditeur de français langue étrangère (FLE)

Quelle place pour l’intercompréhension dans l’apprentissage des langues ?

Posted by Philippe Liria sur 15/06/2015

imintercom L’autre jour, une étudiante péruvienne qui suit des études de traduction (anglais-français) m’a vu lire un article sur le résultat des élections municipales à Barcelone. Dès les premiers mots, bloquée, elle m’a demandé de quoi parlait l’article. Celui-ci était sur le site d’El País dans El País en catalan. Surpris, je lui ai fait remarquer qu’elle pouvait le comprendre, en tout cas, au moins dans ses grandes lignes. Mais il y avait comme un blocage et la réaction a été : « Je ne parle pas catalan ! ». Pourtant, un lecteur, et a fortiori avec une formation en lettres et en langues, et de surcroit de langue romane (ici, l’espagnol) et qui en étudie une autre, le français, peut-il vraiment avoir cette réaction face à un document écrit dans une autre langue romane ?
Quelques jours plus tard, circulait sur Facebook un lien vers un article de Filomena Capucho sur l’intercompréhension. L’article remonte à 2008 ; ce n’est pas pour autant qu’il manque d’intérêt ni d’actualité même si on a parfois l’impression que le sujet ne déclenche pas les passions, quel dommage ! La lecture de cet article m’a replongé dans cette réflexion autour de l’intercompréhension, si naturelle chez ceux qui avons eu la chance d’être bercés dans des contextes multilingues et de côtoyer des personnes plurilingues ; mais qui ne va pas de soi. D’où la nécessité d’aller vers « une refonte de notre rapport aux langues vivantes et à la pédagogie de leur enseignement », comme le rappellent Pierre Janin et Pierre Escudé dans Le point sur l’intercompréhension, clé du plurilinguisme (CLE, 2010).livreintercom

L’apprentissage des langues au-delà des quatre murs de la classe de langue
Je n’ai pu m’empêcher de faire le lien entre la réaction quelque peu épidermique de cette amie face à un texte en catalan (mais j’ose penser que la réaction eût été la même face à un texte en portugais ou en italien) et le manque de pratique, et même de sensibilisation (plus que de sensibilité), qui domine nos sociétés par rapport à la mise en place de stratégies de lecture – dans un premier temps – pour comprendre un document écrit dans une autre langue, une pratique pourtant si utile et efficace surtout entre langues sœurs ! Je parle bien de stratégie car l’intercompréhension, c’est avant tout ça ! Développer des compétences de réception d’un texte écrit dans une langue qu’on ne connait pas mais qui est rapidement compréhensible à partir du moment où on sait mobiliser des stratégies pour comprendre les principales informations. C’est apprendre à positiver aussi la lecture dans une autre langue plutôt que d’angoisser et de penser immédiatement aux faux amis, aux contresens possibles ou encore aux difficultés grammaticales. Bien sûr que ces pièges existent mais pourquoi se bloquer d’emblée en ne pensant qu’aux problèmes ? N’aurions-nous donc le droit de lire des textes que dans des langues que nous aurions étudiées auparavant ? Devrions-nous forcément passer par une tierce personne dans le cas contraire ? Absurde ! Nous devons renforcer l’intégration de la pluralité linguistique dans nos pratiques enseignantes, ce qui ne serait que le reflet de la réalité du monde actuel. Nous ne pouvons prétendre maîtriser à la perfection toutes les langues mais nous pouvons nous doter d’outils qui permettent de faciliter l’échange grâce au « décloisonnement de l’apprentissage (des langues), une prise en compte de la continuité des familles de langues, et dans un saut méthodologique supplémentaire, du décloisonnement entre les familles de langues elles-mêmes » (Escudé/Janin, p.18).
Je sais que l’intercompréhension surprend voire choque encore certains. Pourtant, après avoir assisté plus d’une fois à des échanges où Espagnols et Italiens utilisaient l’anglais entre eux sans pour autant être de bons anglophones m’a renforcé dans mes convictions que l’intercompréhension serait plus efficace. En Catalogne, il est fréquent d’assister à des échanges où l’un des interlocuteurs parle catalan et l’autre castillan sans que cela ne pose le moindre problème. A ce sujet, l’Etat espagnol devrait s’intéresser de plus près à une pédagogie de l’intercompréhension plutôt que d’y voir l’incarnation du Mal (les mythes fondateurs de nos civilisations ont la peau dure !). Et je ne dirai rien sur l’Etat français mais n’en pense pas moins… (autre mythe fondateur !) Dans les deux cas, ils se rendront compte un jour qu’il vaut mieux privilégier la pluralité linguistique, beaucoup plus universelle que le monolinguisme, à des années-lumière du monde actuel.
L’intercompréhension contribue à une plus grande interaction car elle développe naturellement la curiosité de l’apprenant. C’est une véritable ouverture sur le monde et contribue ainsi à la formation citoyenne plurilingue. C’est bien l’enjeu de la mise en place des DNL dans les programmes scolaires. Je vous invite à découvrir par exemple les excellentes activités d’éveil proposées dans le cadre d’Euromania sur le site Xtec de la Generalitat de Catalunya. Des pistes de stratégies pour l’intercompréhension entre langues romanes sont fournies dans ce document de Jordi Ortiz et plus généralement du matériel et des idées pour la classe sur la page d’accueil consacrée à l’intercompréhension. Je ne sais pas si un site français équivalent existe mais finalement, qu’importe puisqu’il s’agit justement de travailler l’intercompréhension !

Et en FLE ?
L’intercompréhension a toute sa place dans la classe de FLE et dans ces différentes déclinaison comme le FOS.
On me demande souvent ce que je pense de la place de la langue des apprenants dans la classe de français en contexte exogène. Ma réponse est claire : pourquoi cette langue, leur langue, ne pourrait-elle pas entrer dans la salle de classe ? Dans une démarche actionnelle, on demande de prendre en compte le bagage des apprenants. Leur langue est certainement l’un des plus précieux. Par contre, je crois aussi qu’il faut savoir en canaliser la présence et des activités notamment basées sur l’intercompréhension peuvent aider à rassurer les apprenants tout en les mettant en contact directement avec des documents complexes à condition justement de développer des stratégies appropriées.
Nous devons entraîner nos élèves par exemple à suivre l’actualité internationale (ou n’importe quel sujet d’intérêt) en français et dans leur langue. Ce qui est très simple aujourd’hui grâce à internet. Ceux-ci se rendront compte très rapidement qu’ils sont capables d’identifier des informations et de les comprendre même si dans un premier temps ils ne pourront en parler que dans leur langue ou que très partiellement en français. Mais n’est-ce pas motivant justement de se rendre compte que dès les premiers pas dans la classe de français on peut interagir plutôt que de ne penser qu’aux barrières que peuvent être les difficultés lexicales ou grammaticales ? Il me semble que cette démarche est encore plus indispensable en FOS ou en FOU, qui d’une certaine façon rejoignent les DNL évoquées plus haut.
Une étude menée par Patrick Engler sur la place de l’intercompréhension et la classe de FLE chez des apprenants hispanophones est disponible en ligne. Elle comprend une première partie plus théorique et est suivie de propositions pratiques pour la classe basée sur les TICE.

L’intercompréhension, l’avenir d’un monde plurilingue
Aujourd’hui plus encore qu’hier, nous devons renforcer l’intercompréhension car c’est l’avenir non seulement d’une Europe multilingue mais plus généralement d’un monde où nous sommes tous amenés à nous rencontrer et à mener/construire ensemble des projets, finalité même de la démarche actionnelle.
Et en guise de conclusion, je voudrais revenir à la réaction de cette étudiante péruvienne. Il me semble qu’il est urgent d’intégrer à l’université l’intercompréhension car indépendamment des études suivies, tout étudiant d’aujourd’hui sera confronté à des documents en provenance de plusieurs langues – nous aurions tort de penser que l’anglais est la solution, ou pis encore un traducteur automatique d’un moteur de recherche – et qu’il vaut mieux donc, dès maintenant, qu’il se prépare à être compétent à pouvoir les lire et les comprendre, même si ce n’est que partiellement.

Pour en savoir plus sur l’intercompréhension :

Site de l’Association Pour l’intercompréhension des langues, APIC
Facebook APIC de l’APIC
Le point sur l’intercompréhension, clé du plurilinguisme, Pierre Escudé, Pierre Janin in Didactiques des langues étrangères. CLE International : Paris 2010
L’intercompréhension est-elle une mode ? Du linguiste citoyen au citoyen linguiste. Article de Filomena Capucho publié dans la revue en ligne Pratiques en 2008
Intercomprehension in Theorie und Praxis, Christian Ollivier et Margareta Strasser. Praesens : Vienne, 2013
S’entendre entre langues voisines : vers l’intercompréhension. Virginie Conti, François Grin. Georg Editeur, 2008
Euromania, material i recursos sur le site du Departement d’Ensenyament de la Generalitat de Catalunya
Euromania. Intercomprensió, una via al plurilinguisme. Sota la direcció de Pierre Escudé, traducció i adaptación: Rosa Fornell, Elisabet Portabella, Francesca Ruiz. Université de Toulouse-Le Mirail amb la col.laboració de la Generalitat de Catalunya, 2012 (PDF)
Estratègies per treballar la intercomprensió, Jordi Ortiz. Universitat Pompeu Fabra. Barcelone.(PDF)
Didactique des langues voisines : mobilisation et optimisation de la parentéespagnol-français et des principes intercompréhensifs dans des ressources de FLE en ligne. Patrick Engler, Linguistics. 2011.

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