Le blog de Philippe Liria

Auteur, formateur, consultant et éditeur de français langue étrangère (FLE)

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Continuité n’est pas immobilité pédagogique

Posted by Philippe Liria sur 30/04/2020

En cette période trouble qui bouscule certainement plusieurs de nos certitudes, nous avons vu comment notre petit monde du FLE fait preuve une fois de plus de sa grande capacité de mobilisation malgré les faibles moyens à disposition. C’est en effet extraordinaire de voir comment très vite des webinaires ont été mis en place pour que les apprenants puissent continuer à faire du français et comment les organismes et les différents partenaires des enseignants se sont coupés en quatre pour faciliter l’accès aux ressources, conseiller et former, non sans improvisation parfois. Il n’y avait de toute façon pas le choix. Bien sûr, il y a eu et il y a encore, en raison de l’urgence, des couacs, technologiques et certainement aussi pédagogiques. Vue la manière dans laquelle nous nous sommes retrouvés du jour au lendemain enfermés, confinés à essayer de réinventer la classe, pouvait-il en être autrement ? Combien d’entre nous sont passés en quelques heures d’un dispositif exclusivement en présentiel au cours en ligne, sans même avoir eu le temps de faire une incursion dans l’hybride.

Aller plus loin que la simple transposition

Cette merveilleuse mobilisation ne doit cependant pas nous rendre aveugles. Face à cet engouement presque soudain pour le numérique qu’ont éprouvé beaucoup, il est important de se poser des questions sur le sens-même de l’enseignement/apprentissage dans ce nouveau contexte. Dès les premières heures, les efforts énormes en ingénierie pédagogique qui ont été déployés et qui continuent à l’être ici et là, aux quatre coins de la planète, pour rendre possible les cours en ligne ne doivent pas simplement se baser sur une transposition de ce qui se passait dans la salle de classe vers cet espace virtuel où enseignants et apprenants se donnent maintenant rendez-vous. On l’a bien compris, il s’agit d’aller plus loin. C’est le moment de réinventer la classe et de se réinventer, comme je l’écrivais le mois dernier. Il faut certainement le faire en s’appuyant sur les outils qui sont à la portée de nos apprenants. Je pense par exemple à l’utilisation des smartphones. Souvent décriés et mis à l’index, ces appareils sont pourtant pour beaucoup les seuls moyens d’accéder aux réseaux et donc aux contenus qu’on développe. Or, ceux-ci sont-ils adaptés à l’appareil ? Pas nécessairement mais c’est bien à nous de nous adapter à ces contraintes de la réalité matérielle car celle-ci s’impose tout en garantissant la qualité pédagogique à laquelle chacun a le droit.

Le numérique ne peut pas être non plus la seule réponse

Cette période va nous permettre de mieux comprendre les atouts du numérique et je suis convaincu que même les plus sceptiques auront vu à quel point il nous a aidé à garantir une certaine continuité.  Quant aux plus enthousiastes, ils auront certainement perçu les limites de ce tout-à-distance auquel nous sommes contraints. Ni l’un ni l’autre. On a vu sur les réseaux de merveilleuses vidéos de cours en ligne dans lesquelles on sentait l’enthousiasme des apprenants à pouvoir poursuivre leur apprentissage malgré les circonstances adverses. Mais on a vu aussi que l’apprentissage d’une langue passe aussi par la chaleur du contact humain, par des regards et des sourires que nos écrans n’arrivent pas à transmettre complètement. Nous devrons y réfléchir parce que nos cours en présentiel ne seront plus comme avant mais nous ne devons pas non plus penser qu’il n’y aura que le numérique. Il est trop tôt pour avoir des réponses précises alors que nous sommes encore pleins d’incertitudes mais nous devons profiter de ce moment troublant que vit notre société pour interroger notre pratique d’enseignement et commencer à explorer les nouvelles voies qui s’ouvrent à nous.

Vers de nouvelles pratiques et plus d’autonomie

Depuis des années, nous insistons aussi sur l’importance de l’autonomie d’apprentissage. N’est-ce pas l’occasion de s’y mettre sérieusement ? Ne cherchons pas à prolonger sur internet un modèle dont nous savions pertinemment qu’il s’éloignait de plus en plus des besoins des apprenants. Il nous faut sérieusement interroger nos pratiques et en explorer de nouvelles sans avoir peur d’oser. Il faut aussi que pour cela les évaluations évoluent. Car si elles ne changent pas, les idées les plus novatrices entreront en collision frontale contre la lourdeur des administrations éducatives, qui tel un poids-lourd finiront par écraser l’envie de faire autre chose.

La classe inversée comme nouvel horizon ?  Oui, mais…

On me dit aussi qu’avec ce confinement et la classe en ligne depuis la maison, c’est l’avènement de la classe inversée. Or, contrairement à une idée reçu, et persistante, la classe inversée n’est pas une classe depuis la distance, qui ne se passerait que par écrans d’ordinateur interposés. La classe inversée est avant tout, comme nous le rappelions Marc Oddou, Cynthia Eid et moi-même dans notre ouvrage sur le sujet, une formidable façon de rendre possible les pédagogies actives puisque cette méthodologie, loin de vanter les mérites du numérique, ne cherche qu’à s’appuyer dessus pour renforcer la participation des apprenants en présentiel, donc dans la salle de classe. Ce qui est vrai, c’est que nous devons favoriser dans les moments de connexion avec les apprenants la dynamique que nous voulions justement mettre en oeuvre dans l’espace-classe. Pas question en effet que le moment de connexion soit consacré à des corrections d’exercices ou à une leçon magistrale de grammaire. C’est sur la question de la dynamique de classe que nous pouvons aller puiser des idées dans la démarche proposée pour la mise en oeuvre de la classe inversée et pas du tout sur l’usage du numérique en soi.

Revoir nos paradigmes

Bref, cette situation inattendue doit nous permettre de faire ce pas vers la vraie transition pédago-numérique. Une transition qui doit se faire depuis la réflexion mais aussi avec audace – dépassons nos peurs d’internet -, avec des ratés – pas de succès sans échec -, pour que justement l’apprentissage ne soit plus comme avant.  On l’aurait souhaité autrement ? Il n’en fait aucun doute ! Mais peu importe, et nous l’avons vu, ce n’est pas ce maudit virus qui va empêcher d’apprendre et donc de réfléchir, d’échanger, de débattre… par contre, il nous oblige à revoir nos paradigmes. Le monde de l’enseignement/apprentissage des langues et en particulier celui du français n’en réchappe pas.

 

 

 

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