Le blog de Philippe Liria

Auteur, formateur, consultant et éditeur de français langue étrangère (FLE)

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Féminisation des noms de métiers : l’Académie française se met à la page, enfin !

Posted by Philippe Liria sur 01/03/2019

« S’agissant des noms de métiers, l’Académie considère que toutes les évolutions visant à faire reconnaître dans la langue la place aujourd’hui reconnue aux femmes dans la société peuvent être envisagées« . Ces quelques mots marquent certainement la fin d’un long combat pour la féminisation des noms de métiers en français, pardon, de France du moins car cela fait belle lurette que nos amis québécois l’ont introduit sans que leur société ne vivent dans l’autoritarisme d’une féminisation abusive, comme le craignaient Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss en 1984 pour la France parce qu’une commission allait « étudier la féminisation des titres et des fonctions et, d’une manière générale, le vocabulaire concernant les activités des femmes« . Quel scandale !

La fin d’un combat ?

Espérons-le mais ce qui est certain, c’est que cette fois-ci l’Académie française semble avoir enfin compris qu’elle ne pouvait rester figée dans le passé – et peut-être a-telle compris que le français, ce n’est pas la France – et elle donc adopté dans une séance du 28 février 2019, et à une large majorité (il y a encore des réfractaires puisqu’il n’y a pas eu unanimité), le Rapport sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions. Un rapport qui vise à « étudier quelles évolutions pratiques il serait souhaitable de recommander, mais aussi à quelles difficultés linguistiques la démarche peut se heurter, la commission s’est conformée aux méthodes éprouvées à l’Académie, qui a toujours fondé ses recommandations sur le « bon usage » dont elle est la gardienne, ce qui implique, non pas d’avalisertous les usages, ni de les retarder ou de les devancer, ni de chercher à les imposer, mais de dégager ceux qui attestent une formation correcte et sont durablement établis. » Car pas question de révolution chez les académiciens et académiciennes. Féminisation, oui mais pas n’importe comment pour ne pas « bouleverser le système de la langue » nous dit ce rapport. On donc « légitimement recourir (aux formes féminines) » si elles sont « conformes aux modes ordinaires d’expression et de formation propres au français, dans la mesure où ces règles fondamentales ordonnent et guident toutes ses évolutions. Il n’est pas loisible de s’en affranchir« .

Auteure ou autrice ?

Ce rapport ne se veut pas prescripteur mais il aborde des cas très concrets comme par exemple la féminisation des formes en -eur et en -teur (deux pages leur sont consacrées) dont tout un paragraphe pour savoir comment féminiser « auteur » et d’arriver à la conclusion que « autrice » semble avoir « la faveur d’usage » nous disent les académiciens.

Je disais que ce rapport indique bien qu’il ne s’agit pas de bouleverser la langue. Il n’est surtout pas révolutionnaire mais, à sa manière, il aborde la critique sociale puisqu’il souligne la difficulté à féminiser les noms de métiers au fur à mesure que l’on grimpe l’échelle hiérarchique à partir de l’analyse du féminin de « chef ». Au fait, quel est-il ? (voir ce qui dit le rapport p.11).

L’académie se veut aussi respectueuse de la liberté de choix, rappelant que certaines femmes ne veulent pas voir féminiser à outrance tous les noms de métier, préférant « conserver les appellations masculines pour désigner la profession qu’elles exercent« . Elle ne veut pas forcer non plus la féminisation des fonctions, titres ou grades ou encore dansle domaine de la justice : « aucune contrainte imposée au langage ne suffirait à changer les pratiques sociales : forcer une évolution linguistique ne permet pas d’accélérer une mutation sociale. » Le texte s’intéresse plus particulièrement au mot « ambassadrice » et du débat autour de ses connotations qui font écrire que les « fonctions d’ambassadeur revêtent un caractère d’autorité et de prestige tel que l’usage ne s’oriente pas de façon unanime vers le recours à une forme féminine, qui renvoie à une autre réalité. » (p.16) On remarquera que l’armée, si conservatrice par ailleurs, semble avoir facilement introduit la féminisation des grades.

La France, 40 ans après le Québec

Les plus conservateurs de la langue française en auront justement pris pour leur grade. Plus questions de railler les Québécois, comme l’avait fait l’académicien Maurice Druont en 1997. C’est Bernard Cerquiglini qui nous le rappelait dans son livre Le ministre est enceinte : « libre à nos amies québécoises, qui n’en sont pas à une naïveté près en ce domaine, de vouloir se dire ‘une auteure’, ‘une professeure’ ou ‘une écrivaine’; on ne voit pas que ces vocables aient une grande chance d’acclimatation en France et dans le monde francophone« . Un ouvrage d’ailleurs fort recommandable si la question de la féminisation vous intéresse.

Il était temps de tourner la page, 40 ans après les Québécois et 20 ans après le Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions que le CNRS et l’Institut national de la langue française avait publié sous la direction de Bernard Cerquiglini, encore lui, et qui fait tant pour notre langue et que les professeurs de français connaissent bien grâce à la rubrique qu’il tient dans le Français dans le monde.

Cette décision de l’Académie mettra-t-elle vraiment un terme à ces querelles autour de la langue, comme nous les aimons bien ? Sera-t-elle traiter de félonne ? De s’être livrée aux destructeurs de la langue française ? Recevra-t-elle tous les noms d’oiseaux, masculins et féminins d’ailleurs ? Ou au contraire, sera-t-elle applaudie pour avoir enfin compris que la société évoluait et que la féminisation des noms de métiers et des fonctions n’en est finalement que le reflet au niveau du langage ? On est bien conscient que souvent les réticences ne viennent pas tant des risques de voir la langue se corrompre mais, comme l’écrivait Lionel Jospin en 1999 alors qu’il était premier ministre – on remarquera que  dans l’introduction du Guide d’aide à la féminisation… que « cette affaire (…) concerne la société tout entière. Elle véhicule nombre de résistances, pour une large part idéologiques. » Un sujet qu’aborde Jean-Marie Klinkenberg en s’intéressant au rapport qu’il y a entre langue et des éléments aussi importants que l’identité ou le pouvoir. Il n’hésite d’ailleurs pas à faire le rapport avec l’écriture inclusive et d’autres questions encore : Qu’est-ce que le genre des mots ? Est-il vrai que le masculin est neutre ? Que signifient les résistances à l’innovation langagière ? À le qui appartient la langue ?

Et en classe de français ?

Cette décision de l’Académie est aussi une occasion d’aborder la question avec les étudiants de français dans les classes. Je vous invite à trouver un certain nombre de documents que je mets à disposition ci-dessous parmi tout ce qui est disponible sur internet. C’est évidemment une occasion de réfléchir sur l’évolution de la langue et certainement faire le rapport avec les places des noms féminins dans leur propre langue… mais bien sûr d’aller bien au-delà et aborder les questions autour du rôle des femmes dans la société. Dans des niveaux débutants, des petits questionnaires de type QCM pourraient faire travailler le lexique et l’orthographe en profitant que la question est d’actualité, peu importe si on a déjà traité ce point de langue en classe. C’est un bon moment pour revoir le féminin des noms de métiers.

Et puis aussi une réflexion chez les enseignants, les auteurs et les éditeurs quand ils aborderont le célèbre tableau des féminins des noms de métiers de nos bons manuels de A1 (voilà comment on dit, il y en a qui disent que mais c’est mal dit, ce n’est pas dans le dictionnaire, ce n’est pas joli à entendre…).

 

Pour aller plus loin

La féminisation des noms de métiers et de fonctions http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rapport_feminisation_noms_de_metier_et_de_fonction.pdf (texte du rapport approuvé par l’Académie française le 28 février 2019).

Le ministre est enceinte ou la grande querelle de la féminisation des noms, par Bernard Cerquiglini. Ed. Seuil (0ct. 2018)

Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions (1999) http://www.culture.gouv.fr/Espace-documentation/Documentation-administrative/Le-guide-d-aide-a-la-feminisation-des-noms-de-metiers-titres-grades-et-fonctions-1999

Extrait de La grande Librairie (25/10/2018) : https://youtu.be/IyMCAOWWO4g

L’Académie française se prononce pour la féminisation des noms de métiers (28/02/2019) : https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-22h/journal-de-22h-du-jeudi-28-fevrier-2019

La féminisation des titres et fonctions dans la Francophonie : De la morphologie à l’idéologie (Language and Culture / Langue et culture Volume 25, numéro 2, 2003), par Elizabeth Dawes

Banque de dépannage linguistique : Questions fréquentes sur la féminisation : http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=4015

Le Québec, pionnier de la féminisation des noms de métiers (AFP, 28/02/2019) : https://www.tvanouvelles.ca/2019/02/28/le-quebec-pionnier-de-la-feminisation-des-noms-de-metiers

Conférence : De la féminisation des noms de métiers à l’écriture inclusive. Quelle langue pour quelle justice ? par Jean-Marie Klinkenberg le 19 mars 2019 au Palais Provincial Saint-Aubain à Namur

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20 ans de loi Toubon… Pour quoi faire ?

Posted by Philippe Liria sur 02/11/2014

france_5Si vous avez moins de 20 ans d’enseignement du FLE, vous n’avez pas vécu le débat autour ce qui allait devenir la loi Toubon. Rassurez-vous, vous n’avez certainement pas raté un grand moment de l’Histoire mais comme on en a beaucoup parlé en octobre, regardez un peu ce qu’on en disait en 1994 sur le JT de 20 heures de Paul Amar. Le débat était vif à l’époque.
Pour celles et ceux qui étaient déjà en train de se battre dans leur salle de classe, non pas pour un TNI ou un accès Internet, mais pour remplacer les vieux lecteurs de cassettes par des lecteurs de CD, vous conviendrez que cette loi n’a pas vraiment eu d’effets sur votre combat pour améliorer vos conditions d’enseignement et vous avez certainement du mal à trouver dans votre mémoire en quoi cette loi a servi le combat pour la présence de notre langue à l’étranger. Des moyens pourtant, il y en a eu et il y en a mais pas pour vous. Ces moyens servent surtout à mettre des astérisques aux publicités de France. C’est ce qu’on appelle de la résistance !
Enfin bref… on a donc fêté les 20 ans de cette loi que TV5 Monde n’a pas hésité à associer à l’arme de la Résistance contre… Contre qui d’ailleurs ? Il parait que contre personne et surtout pas pour « bouter » une quiconque autre langue (Albion peut continuer à dormir sur ses deux oreilles). D’ailleurs, si cela avait marché, ça se saurait ! Apparemment, la loi n’a pas freiné l’entrée en masse des anglicismes. Donc, comme le fait remarquer le sociologue Vincent Dubois, les effets, à ce stade, ont été plus que limités. Mais avant de continuer, écoutez la présentation de la loi qu’en fait notre cher professeur Cerquiglini, interviewé par Yvan Amar dans La danse des mots et consultez l’infographie (téléchargeable : 20141006_Infographie-20ans-loi-langue-francaise) qui rappelle les grandes lignes de la loi. infographie_20_ans
Et je dois vous avouer que cette lutte contre les anglicismes, cette chasse au texte en anglais ou dans une autre langue et placer un astérisque pour indiquer que tout est traduit en bas de page, en tout tout petit, eh bien elle fatigue. Quel gaspillage d’énergie et surtout d’argent alors que, dans le même temps, on n’en a pas dans les ministères pour se mettre à la hauteur des Instituts Goethe ou Confucius pour mener des politiques efficaces de diffusion, de promotion et d’enseignement de la langue française. Crédits et subventions sont donnés au compte-gouttes.
Certes, je suis ravi d’entendre la ministre de la Culture et de la Communication (à l’époque de Toubon, on parlait de Francophonie), Mme Fleur Pellerin, parler du réseau des Alliances françaises (elle a oublié les Instituts français mais ce n’est qu’un détail) à cette occasion. Je ne sais pas si c’est parce qu’elle le connait vraiment ou si quelqu’un le lui a soufflé – à moins qu’elle l’ait lu quelque part, pas dans un livre bien sûr, ailleurs. Qui sait peut-être une pub de l’AFPFIF dans le métro…- Mais j’y mets un bémol : certes elle a bien dit que ce réseau fait partie des « formidables instruments de rayonnement » mais seulement « culturel ». Et je ne suis pas d’accord : si nous voulons que le français soit perçu comme une langue utile, si nous voulons que les ministères de l’Education des pays non-francophones révisent leurs décisions sur la place du français dans leur pays, nous devons aller au-delà du discours culturel et montrer que le français peut aussi être une langue pour faire de la recherche, pour faire de l’économie et au plus haut niveau (un prix Nobel mais aussi les théories de Thomas Piketty sont ici pour le rappeler), pour travailler dans l’industrie… Et tout ça, sans remettre en cause la place du culturel qui est bien évidemment un secteur dynamique et donne certainement une plus-value à notre langue. Les initiatives ne manquent pas dans le monde mais il faut bien l’avouer, souvent existe cette impression de lutter contre des moulins à vent. Des propositions concrètes ont d’ailleurs été faites comme celle du député Pouria Amirshahi (dommage qu’elles aient eu moins d’écho que cette commémoration des 20 ans de la loi Toubon) et qui prétendent la création d’un vrai espace francophone, un espace qui se donnerait véritablement les moyens d’exister.

Pouria Amirshahi, député auteur du rapport "Francophones de tous les pays, unissez-vous !"

Pouria Amirshahi, député auteur du rapport « Francophones de tousl les pays, unissez-vous ! »

Un regret : je n’ai rien lu dans sa proposition sur la place de l’enseignement du français et du statut des enseignants FLE mais j’espère qu’il y en aura une aussi. Car n’oublions pas qu’au quotidien, ce sont eux qui portent la Francophonie dans toute sa dimension. Voilà bientôt un an que son rapport a été présenté (janvier 2014) et on ne voit rien venir… Encore un projet mort-né ?
Comment voulez-vous qu’un ministère de l’Education étranger ait envie de remettre le français dans les programmes quand il voit l’attitude frileuse de la France vis-à-vis de sa propre langue ? Pas au Palais du Luxembourg bien sûr mais dans les salles de classe de Santiago, de Naples, de Kuala Lumpur, etc. On va me dire qu’au niveau universitaire, il y a des choses qui sont faites. Je sais mais en ce moment, alors que la France pense que c’est à l’université qu’on mise sur les universitaires d’autres institutions d’Outre-Rhin ou de Chine, par exemple, se chargent d’ouvrir des cours d’allemand ou de chinois dans le secondaire. Heureusement qu’au niveau local, des acteurs se battent mais pas pour résister contre ces initiatives mais contre leur propre ministère français qui ne leur donne pas les moyens d’agir ! Dernièrement, dans certains pays, on a l’impression que les choses bougent dans des niveaux non-universitaires : les DELF Prim et junior (parfois scolaire) ont l’air d’être des facteurs de motivation et peut-être, même modestement, de relance de l’apprentissage du français. C’est bon signe mais cela est encore trop peu.
En fait, une fois de plus, comme je l’ai souvent dénoncé depuis cet espace, un fossé trop grand existe entre, d’un côté, les discours officiels sur ce qui est fait ou devrait être fait pour le français et de l’autre, l’enseignement du français dans sa réalité au quotidien à l’étranger. L’on assiste au désarroi des différents acteurs qui sont sur le terrain, à commencer par les profs de FLE, qui voient leurs moyens réduits au stricte minimum et je ne parle même pas de leurs revenus – une honte ! -. Alors beaucoup se lassent de se battre pour… Pour quoi d’ailleurs ? Alors vous savez, la loi Toubon et ses 20 ans d’astérisques et autre ineptie du genre, on n’en a pas grand-chose à faire !
La langue française existera non pas à travers de pseudo actes de résistance contre la perfide langue d’Albion mais parce que nous saurons lui donner du sens depuis la Francophonie et que nos institutions saurons soutenir celles et ceux qui se battent sur le terrain pour que notre langue soit apprise car perçue comme une langue vivante, d’action ; une langue qui permet de parler des affaires et d’en faire ; une langue pour communiquer, échanger, rire ensemble… et pas simplement une langue de salon… parisien ! Et au passage, si la langue est perçue comme moderne et « vendeuse », les publicitaires seront les premiers à l’utiliser en gros sur leurs affiches et non cachée, en tout petit, derrière un astérisque.

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