Le blog de Philippe Liria

Auteur, formateur, consultant et éditeur de français langue étrangère (FLE)

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L’état de la langue française en 2018 en quelques chiffres

Posted by Philippe Liria sur 28/12/2018

En octobre dernier, s’est tenu le XVIIe sommet de la Francophonie. C’était à Erevan, en Arménie. La déclaration finale est une longue série de points reprenant pour la plupart des lieux-communs de toutes ces déclarations bien intentionnées sur la démocratie ou les droits humains qui n’empêchent en rien hélas les conflits armés ou les regards détournés quand il s’agit d’accueillir des bateaux d’immigrés. Quant aux langues, il faut attendre le 57è point (Chapitre III) pour qu’il en soit question : on fait allusion à la langue française comme « ciment » de l’union des pays membres qui rappellent aussi leur attachement à la diversité linguistique, en dehors du territoire français bien entendu. Parce qu’en France, la diversité linguistique se limite à une reconnaissance patrimoniale et on pousse le cri au ciel quand on veut faire entrer l’arabe, pourtant très certainement deuxième langue – voire première langue – de nombreux Français, sans compter qu’elle est la langue d’importants partenaires économiques internationaux. Hélas, Jean-Michel Blanquer a préféré faire marche arrière. Mais revenons à notre sommet de la Francophonie où il a été finalement peu question de langues (à en croire en tout cas la liste des résolutions). On retiendra, avec un sourire aux lèvres, la proposition arménienne d’organiser un grand concours de la chanson francophone : la Francovision – c’est dans le texte – ! Si celui-ci voit le jour, espérons qu’il saura être pluriel et de qualité et pas la simple copie de cette médiocrité qu’est l’Eurovision. Mais c’est une autre histoire !

Et parmi toutes ces déclarations, toutes pleines de bonnes intentions, aucune portant vraiment sur la situation de l’enseignement-apprentissage de la langue française, à commencer par celle dans les pays qui en sont membres : plusieurs ne réservent au français qu’une faible place dans leur système éducatif (et encore !). Même si l’enseignement-apprentissage du français n’a pas l’air d’intéresser les dirigeants des pays membres de l’OIF, l’Observatoire de la langue française a toutefois trouvé utile de publier une synthèse de l’état de notre langue dans le monde en 2018. C’est un document qui résume des données bien plus complètes qui, elles, feront l’objet d’un rapport dont la publication est prévue en mars prochain. Pour reprendre les termes de ses auteurs, ce document « présente la réalité des usages de la langue française et les chiffres précis sur l’enseignement du français, sa présence dans l’économie, la culture, les médias et l’Internet« . Divisée en 4 parties, cette synthèse en propose donc une plus particulièrement consacrée à l’apprentissage et à l’enseignement du français (partie 2, p.9-16). On y apprend qu’il y a quelques 51 millions d’apprenants FLE mais aussi près de 81 millions qui suivent des cours EN français. Le document souligne d’ailleurs le développement voire l’engouement du bilinguisme comme c’est le cas au Canada – où il manque d’ailleurs des enseignants pour faire face à la demande – ou aux Etats-Unis – où des Etats comme l’Utah mène une véritable politique pour l’ouverture d’écoles bilingues, pas uniquement en français mais où ce dernier occupe une place de plus en plus importante. On constate aussi l’importance relative du réseau Alliance française – Institut français (à peine 2% des apprenants) ou encore des établissements labélisés dans le monde – 209 répartis dans 44 selon les derniers chiffres (cf. site de l’AEFE) – pour enseigner en français (0,5%) même si on sait que le gouvernement français actuel a décidé de miser sur leur développement. Le français connaît globalement une augmentation de +8% depuis le dernier rapport (2014) mais avec une répartition assez inégale selon les territoires : en progrès en Afrique – on a encore vu récemment comment le Ghana cherche à augmenter les compétences en français de ses citoyens (Regardez ces vidéos sur le site de l’ambassade de France dans ce pays anglophone entourés de pays francophones – ou au Moyen-Orient (les chiffres du DELF montrent l’intérêt par exemple des Saoudiens pour la langue française) mais en recul dans les Amériques (même s’il faut saluer les efforts menés pour que le français revienne dans les systèmes éducatifs, comme en Uruguay ou dans certains pays centro-américains) ou stable en Europe (mais tant que des pays comme l’Espagne miseront sur le tout-anglais plutôt que sur la pluralité linguistique européenne, nous n’avancerons pas beaucoup)*. Cette synthèse rappelle aussi les outils existants pour contribuer à l’enseignement et l’apprentissage de la langue ainsi que les organismes qui accompagnent les institutions et les enseignants dans la mise en place de programmes ou de formations initiales ou continues. Elle n’oublie pas de citer aussi les médias (TV5 Monde ou le Français dans le monde) ou encore le réseau associatif qui, fédéré autour de la FIPF, joue un rôle important. Même si personne ne nie aujourd’hui la place du numérique dans l’apprentissage d’une langue (plateformes et applications se multiplient comme des petits pains dans l’univers numérique), on peut toutefois s’étonner que la synthèse – et le rapport ira-t-il dans le même sens ? – ne prenne en compte que ces outils et ne mentionne pas ceux qui sont essentiellement sur papier (manuels, livres d’exercices, lectures faciles) mais continuent, encore aujourd’hui, à être des outils essentiels – souvent incontournables – pour les enseignants et pour les apprenants. Les maisons d’édition, qui sont pourtant des partenaires économiquement bien utiles à l’organisation de nombreux événements autour de la langue française de son apprentissage – n’auraient donc qu’un rôle secondaire ?

Voilà en tout cas quelques chiffres à se mettre sous la dent en attendant le rapport définitif d’ici quelques mois. Et comme nous sommes dans les chiffres, il faut signaler aussi la mise en ligne par la Fondation Alliance française de plusieurs données concernant son réseau et qui permettent de compléter ou préciser certaines informations que nous livre la synthèse de l’OIF sur la situation du français dans le monde. Il s’agit des livrets DATA 2017. Chacun de ces livrets représente une aire géographique avec des renseignements sur les performances des Alliances (nombre d’apprenants, d’heures vendues, de chiffres d’affaires) mais aussi des niveaux du CECR qui y sont enseignés, des certifications qu’on y passe (lesquelles, nombre de candidats…) ou encore la présence sur les réseaux (ont-elles des cours en ligne ? combien de followers sur Facebook ou sur Instagram ?), sans oublier la fonction culturelle du réseau avec le nombre d’événements que les AF proposent. Un document fort intéressant pour mieux connaître l’état des Alliances françaises dans le monde.

 

*Pas question de nier les efforts pour que le français retrouve une place dans le très pluriel système éducatif espagnol et on ne peut qu’applaudir l’ouverture de nouvelles sections bilingues ou l’augmentation exponentielle des candidats au DELF mais la société semble, en général, avoir du mal à percevoir ce réel besoin d’aller vers le plurilinguisme. On assimile encore le savoir une langue étrangère à la connaissance de l’anglais. Un récent article de La Vanguardia sur le bilinguisme (en espagnol) ne faisait d’ailleurs aucune référence au français ou une autre langue et ne s’intéressait qu’au cas de l’anglais, ce qui, à mon sens, reflète bien une certaine vision fermée de l’apprentissage des langues.

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Smartphone à l’index ? La fausse bonne réponse !

Posted by Philippe Liria sur 30/07/2018

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Interdire les smartphones dans les écoles et collèges est-ce vraiment la solution ? En France, la question est tranchée : c’est oui ! Grâce à cette mesure qu’ont votée nos chers législateurs, dès septembre, finie l’utilisation abusive de cet objet de tous les démons : ça ne passera jamais par les têtes des élèves de l’utiliser en cachette, on le sait, et les fraudeurs seront systématiquement attrapés (comme les fumeurs en cachette ou ceux qui se font la belle à l’heure des repas). Finie aussi cette sonnerie intempestive qui dérange le cours – parce que ça sonne encore un smartphone ? Les ados l’utilisent encore pour s’appeler ? Ailleurs, on en fait d’autres usages mais il s’agit certainement de l’exception française (comme ces SMS dont on est si friands en France, semble-t-il). Et puis, fini le cyber-harcèlement ! Alors là, si c’est vrai, si c’est vraiment vrai que cette mesure permettra d’éradiquer ce terrible fléau, eh bien bravo ! Rien que pour ça, je suis près à l’applaudir !

Et pourtant, j’ai mes doutes… Des doutes très sérieux… Certes, on me parle aussi qu’il faut éliminer la fracture sociale que favoriserait la présence des smartphones… C’est ce point qui devrait me faire adhérer car c’est celui qui est vraiment de gauche, paraît-il !! Quand je vois comment le smartphone est la porte d’entrée des savoirs et la porte sur le monde dans des lieux aussi reculés que l’Amazonie où j’etais encore récemment, désolé, mais je ne comprends pas trop l’argument. Et puis, question fracture sociale, pardon mais il y a plus grave que ça, en France. Donc oui, j’ai des doutes… Pourquoi ? Tout d’abord parce que je ne suis absolument pas convaincu que cela empêche réellement l’utilisation des smartphones, surtout pour les usages les plus incontrôlés (les pires, ceux de ces abus qu’on prétend combattre). Alors il paraît que cette loi est celle qui marque notre « entrée dans la révolution numérique du XXIè« … C’est Jean-Michel Blanquer qui le dit. C’est « un progrès pour l’école » twittait-il le 30 juillet. Pour le coup, M. le ministre, je pense que cette mesure est aussi juste que le jour où en France, on a décidé de freiner l’entrée d’internet parce que nous avions le Minitel. Et j’ouvre la parenthèse au cas où… du moins pour mes chers lecteurs qui ne se rappelleraient pas – ne connaîtraient pas – ce merveilleux objet : dans la rubrique des objets oubliés de l’Histoire, cherchez sur votre moteur de recherche préféré ce que fut que le Minitel, qui n’avait d’ailleurs pas échappé, malgré ses mérites, à la création de ses propres pages roses (Lisez ce reportage de 2016 sur le Mintel rose) que les ados que nous étions, cherchions à voir en cachette malgré toutes les interdictions du monde (et les vertus réelles à l’époque de cette invention française) ! Mais pour en revenir à ces propos ministériels, je ne vois pas en quoi c’est numériquement révolutionnaire de mettre à l’index un véritable outil de travail qu’on devrait plutôt apprendre à utiliser intelligemment très tôt, certainement dès le primaire. Je sens que les tenants de l’interdiction même au lycée vont me jeter corps et smartphone dans les flammes de l’enfer numérique, or d’après l’expert canadien Thierry Karsenti,  « Ce serait un magnifique projet d’avoir des écoles où on sensibilise les jeunes dès le primaire aux usages éducatifs des technologies, des cellulaires, des réseaux sociaux avant même qu’ils en possèdent un. » (Déclaration dans Téléphone cellulaire à l’école : ici et ailleurs (23/01/2018, consulté 31/07/2018). Cet expert canadien a d’ailleurs exprimé son scepticisme par rapport la nouvelle loi française qui vient d’être approuvée.

Je le conçois, l’interdiction n’est pas complète mais la loi est d’emblée restrictive. Croit-on vraiment que c’est la meilleure façon d’aborder la question ? Au Canada, que la France ne regarde pas assez pédagogiquement parlant, c’est justement parce qu’on a compris que ça ne sert à rien de mettre la tête sous l’aile qu’on a mis en place de vraies politiques d’intégration de cet outil (et on n’a pas attendu l’université !), même si régulièrement la polémique refait surface (lire Téléphone à l’école : le débat est relancé, 20/01/2018 consulté le 31/07/2018). Dans le domaine des langues, qui est le nôtre, le smartphone  est certainement un merveilleux outil de réception et de production authentiques, de recherches, de mise en contact avec la communauté francophone. Nous avons d’ailleurs vu comment le complément du CECRL a ajouté un volet sur les compétences numériques. N’aurait-ce pas été mieux de mettre en place une vraie mesure associant les outils numériques à la politique de compétence numérique ? Comme compte-t-on rendre les élèves compétents et responsables à la fois si les outils qui véhiculent le numérique sont interdits ? En leur faisant faire sur un cahier des pratiques numériques pour qu’un jour ils sachent les utiliser ? La bonne blague ! J’aurais envie d’en rire si ce n’est que nous risquons de freiner le développement numérique des plus jeunes en leur enlevant (officiellement seulement) des mains et de yeux l’outil qui y contribuerait. Certes, je ne nie pas les difficultés de discipline, les risques d’exposition aux écrans, etc. Je ne défends d’ailleurs pas un usage anarchique du smartphone. Au contraire ! Il faut que celui-ci fasse l’objet d’un véritable apprentissage. Et que cet apprentissage se fasse avec les propres outils des élèves sur le principe du BYOD (Bring Your Own Device) pour qu’ensuite, de façon autonome, ils puissent mieux les utiliser. Attention, je ne suis pas naïf : les écarts ne disparaitraient pas mais pensez-vous vraiment que la loi les fassent disparaître ? Cela peut donner bonne conscience, mais pas plus ! Dans le cas du prof de langue, combien de fois j’entends dans les formations se plaindre du mauvais usage des dictionnaires en ligne. Certes…mais la réponse ne peut pas être : que les élèves utilisent de préférence le dictionnaire papier… Même si c’est encore celle que j’entends régulièrement. Souvent parce que les dictionnaires en ligne sont peu voire pas connus de nombreux enseignants. La vraie réponse, selon moi, consiste bien évidemment en une analyse des dictionnaires en ligne disponibles, en les comparant aussi avec ceux en format papier : les élèves dans une démarche critique (compétence qu’il faut absolument développer et qui contribuera à un meilleur usage du numérique) évalueront et feront leur choix sur cette base.

Bref, en interdisant le smartphone (ou en limitant énormément l’usage), c’est le chemin de la facilité qui a été choisi. Dommage ! On détourne le regard alors que nous devrions investir dans une meilleure formation des enseignants à l’usage – et à la transmission des savoir-faire pour un bon usage – des outils numériques. Cette loi est, je crois, la fausse bonne réponse à une vraie question sur l’acquisition d’une compétence numérique efficace et bien entendu responsable du smartphone. Pour paraphraser le titre d’un récent article de Joel Chevrier, professeur de physique à l’Université de Grenoble, je dirais que nous devrions apprendre à mettre de l’école dans le smartphone, plutôt que de les mettre dos à dos.

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