Le blog de Philippe Liria

Auteur, formateur, consultant et éditeur de français langue étrangère (FLE)

Temps de réflexion : laissons les eaux s’enlacer

Posted by Philippe Liria sur 21/04/2017

Rincón (Mayaguez, Porto Rico), là où les eaux s’enlacent. (Photo: Ph. Liria)

Ma dernière mission m’a mené du côté de Rincón, un superbe coin de l’extrême Ouest de Porto Rico. Les plages y sont merveilleuses et, pas très loin, on y déguste d’excellentes empanadillas aux fruits de mer que je recommande vivement ! Rincón, c’est aussi un merveilleux endroit pour la réflexion, à condition de s’avancer un petit peu sur la corniche, histoire de s’écarter des circuits touristiques. Pourquoi une invitation à la réflexion ? Parce qu’on se retrouve juste à la confluence de l’océan Atlantique et de la mer des Caraïbes. Certains pourraient y voir la limite, le point où commence l’un et s’achève l’autre et ne retenir que l’image de l’océan sauvage et démonté qui essaierait de se frayer un chemin dans cette mer calme, plate, presque trop d’ailleurs… Mais à côté de cette interprétation possible, j’en préfère une autre, celle plutôt qui veut y voir un lieu de rencontres avec ces moments certainement houleux mais où finalement les tourbillons finissent par enlacer les deux eaux au point de ne plus vraiment savoir distinguer le début et la fin de chacune d’elles. Le regard du promeneur, perché sur un rocher de la corniche peut scruter l’horizon à la recherche d’une quelconque ligne de division entre Atlantique et Caraïbes ; mais il a beau chercher, il ne la trouve pas. Certainement parce qu’en fait, elle n’existe que dans l’esprit humain qui veut absolument tout délimiter. La nature dans son expression la plus pure n’a cependant que faire de savoir qui est qui… Les poissons doivent certainement lutter contre quelques courants mais ils finissent bien entendu par passer ; il n’y a que les hommes à vouloir mettre des filets pour empêcher de nager librement d’un côté ou de l’autre.
Quand on appartient à ce monde du FLE, qu’on colporte la langue française dans tous ces états aux quatre coins du monde, on ne peut s’empêcher dans ces moments de pause au milieu de la course folle du quotidien de se dire que ce n’est pas possible qu’en France s’installe un pouvoir excluant aux odeurs fétides de ces égouts qui déversent leurs saletés dans ces eaux cristallines. Si on défend la présence de la langue française dans le monde, c’est justement parce que nous voulons qu’elle permette que, comme ces eaux qui se rencontrent et se confondent à Rincón, les femmes et les hommes puissent dépasser les limites des frontières qui se dressent sur leur route pour voyager, pour partir à la rencontre de l’autre, pour s’aimer, pour rêver à des avenirs meilleurs sans craindre qu’on leur ferme la porte au nez. S’il y en a qui croient que c’est en éliminant Schengen que la France sera plus sure et plus prospère, c’est qu’ils ont une sacrée poutre dans l’œil qui les a rendus aussi borgnes que le père de celle qui prétend aujourd’hui diriger la France. Le pire, c’est qu’une grande partie des propositions de l’extrême-droite française s’est installée dans le discours d’une partie de l’éventail politique français, telle une lame de fond qu’on ne voit pas venir.
Quand on colporte la langue française aux quatre coins du monde, on ne peut rester indifférent à ces sinistres discours de candidats aux sourires plastiques mais inquiétants. Il ne s’agit pas de nier les problèmes, ni de fermer les yeux face à la précarité, d’ailleurs fort présente dans notre milieu et à laquelle aucun ministère n’a vraiment cherché à mettre un terme. Mais je ne peux croire, moi qui suis issu de l’immigration comme une très grande majorité de Français ; qui ai grandi avec Touche pas à mon pote et les combats d’Amnesty international ou pour la démocratie au Chili et tant d’autres combats, je ne peux croire que cette menace de lepénisation des idées dont on nous parlait déjà il y a plus de 20 ans et qui nous faisait innocemment hausser les épaules (trop, naïfs que nous étions) soit devenue aujourd’hui une triste réalité.
Sincèrement je ne sais pas vraiment qui j’ai envie de voir au deuxième tour et encore moins qui à l’Elysée mais je sais qui je ne veux surtout pas y voir. Ce n’est pas une question de vote utile, mais de vote intelligent. Dans ma Bretagne natale, les légendes rapportent qu’il y avait toujours un plat pour l’étranger de passage. J’ai entendu des récits similaires un peu partout où j’ai posé mon sac parce qu’on ne m’a jamais fermé la porte au nez, au contraire ! Je ne veux pas dans mes voyages qu’on me parle à partir de demain d’une France qui fermerait (encore plus) la porte aux autres. Laissons les eaux s’enlacer…

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